Voici un article que j'ai écrit au printemps 2019 à la demande de quelques membres de S'ATTAQ. À ce que je sache, l'article n'a jamais été utilisé dans leurs communications ou leur site web comme prévu, mais je voulais le partager ici avec vous tous quand même.


N.B.: La rédaction épicène fait référence à une pratique d’écriture qui assure un équilibre dans la représentation des hommes et des femmes. C’est essentiellement une stratégie de féminisation des textes pour résister à ce vieux dicton patriarcal connu par tout élève du français: «le masculin l’emporte».

Quand j’ai commencé à travailler comme traduct·rice·eur autonome en 2017, j’ai vite appris qu’une préoccupation importante chez mes clients concernait la question du genre en français. On me contactait souvent pour savoir comment respecter une grammaire non sexiste, épicène, et inclusive, même anti oppressive. J’ai commencé alors à me pencher sur ces questions en particulier, moi-même curieu·se·x de voir comment la langue française s’adapte aux mœurs changeantes d’une société de plus en plus critique envers le patriarcat.

Au Québec, c’est depuis les années 70s qu’une volonté féministe majeure pousse les francophones à adopter des conventions épicènes. En 1981, l’Office québécois de la langue française publie ses principes de base de la féminisation des textes, incluant une liste des féminins à utiliser que l’on retrouve toujours aujourd’hui dans la Banque de dépannage linguistique (lancée en 2002).

Plus récemment, il y a le dernier livre de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour paru en 2017  « Grammaire non sexiste de la langue française », ou le cahier « Grammaire Rebelle » préparé par un collectif d’activistes ici à Montréal, deux bons exemples de guides essentiels à la la mission de la rédaction épicène. Mission qui, d’ailleurs, demeure un rude combat contre l’inertie de la francophonie et les anciennes institutions comme l’Académie française qui résiste encore les efforts d’un petit groupe d’irréductibles grammairiennes(-iens) qui rêvent de construire un français inclusif et anti oppressif.

« Comme bien d’autres choses qui tombent drôlement bien dans une société patriarcale, le masculin dit « générique » — c’est-à-dire le masculin désignant « l’espèce sans distinction de sexe » — n’est pas un hasard. Contrairement à ce que l’on apprend à penser en vieillissant, la primauté du masculin n’est ni intuitive, ni naturelle, ni nécessaire. Elle est plutôt le résultat d’une lutte menée par des grammairiens, des auteurs, et des savants misogynes. »
— «Grammaire non sexiste de la langue française» de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour

Si la grammaire ne peut plus ignorer les formes féminines des mots et adopte des formules comme « travailleurs et travailleuses» au lieu de toujours raccourcir au masculin, il reste quand même une autre question tout aussi importante: comment faire pour désigner les personnes non binaires? Le masculin en français nous a trompés pendant de longues années en se prétendant « neutre ». Mais la rédaction épicène, bien qu’essentielle au combat féministe et anti oppressif, n’est pas de genre neutre elle non plus. Que faire quand ton combat sort du binaire du genre, quand on est ni travailleur, ni travailleuse?

Je suis une personne non binaire qui fait face à cette question chaque fois que je commence à parler ou à écrire en français, même dans les situations les plus anodines. Chaque fois que j’envoie un message à quelqu’un, je dois faire un exercice parfois éprouvant de fouiller ma mémoire pour me souvenir si la personne à qui j'écris sait que je suis non binaire et, par exemple, va-t-elle 1) avoir une réaction transphobe ou 2) décider que je suis poche en grammaire si j’utilise une grammaire non binaire pour m’exprimer? Cette deuxième inquiétude paraît minime, mais pas quand on est une personne trans non binaire qui gagne sa vie en traduisant et corrigeant des textes! Sortir du placard devient un exercice sisyphéen chaque fois que j’envoie un message sur Facebook ou que je réponds à mes courriels.

N.B.: Doublets abrégés: au lieu d’écrire « travailleur ou travailleuse », on écrit « travailleur(-euse) » ou « travailleu·se·r ». De nombreuses stratégies pour définir un troisième genre grammatical utilisent les doublets abrégés au singulier, par ex: « je suis écrivain·e » , ou « je suis alléE ».

C’est dans l’esprit d’adopter une stratégie de féminisation qui inclut à bras ouverts les personnes non binaires, genderqueer, agenres, bigenres, et fluides dans le genre, que j’applaudis la décision de S’ATTAQ de changer leur nom en français au Syndicat pour travailleu·ses·rs autonomes du Québec! Les personnes non binaires francophones existent à l’écrit comme dans la vie. Le néologisme « travailleu·ses·rs » accueille de manière explicite les travailleu·ses·rs comme moi, sans oublier de féminiser le texte pour inclure spécifiquement les femmes.

Tout comme l’inclusion des femmes n’efface pas les hommes, l’inclusion dans le français des personnes trans dont le genre sort du binaire n’efface non plus les femmes. Les enjeux grammaticaux des personnes non binaires et des femmes se rejoignent pour redéfinir ce qui est considéré un français « correct ». Le français est une langue genrée et la rédaction épicène fait partie d’une lutte féministe, queer, et trans pour transformer le français et ainsi le rendre plus juste et égalitaire.