Pendant un moment pas trop chargé en début janvier, j’ai fait un gros tri dans mes livres. Ma mission était d'enlever ceux qui ne m’apportaient plus bonheur (merci encore Marie Kondo). J’ai trouvé un gros paquet de livres jamais lu, du genre de Paulo Coelho ou Amélie Nothomb, les livres de poche qu’on trouve chez le libraire de l’aéroport avant de sauter dans l’avion. Tristes compagnons durant de nombreux déménagements, j’ai reconnu bien sûr dans les premières feuilles de certains les pattes de mouches de ma grand-mère paternelle, révélant leurs origines: cadeaux de Noël pas trop réfléchis.

De cette pile, je n’ai conservé qu'un seul livre: Chagrin d'école de Daniel Pennac.

Il y a quelques jours, je cherchais quelque chose à lire et sans trop y penser, peut-être un peu pour voir si Pennac méritait de rester sur mon étagère, je l’ai choisi. Le sujet tombe à pic sur un thème récurrent de ma vie!

Je réfléchis beaucoup sur le cancre que j'étais, dernièrement. Depuis quelques années, je commence (lentement, voir péniblement) à m’affronter à certains monstres qui me hantent: doute, manque de confiance, angoisse, imposter syndrome, etc. Et c’est… bizarre, même horrifique, de méditer sur l’enfant que j’étais, cancre de classe paresseux, paradoxalement timide et enclin à l’exagération. Comme Pennac, je pense, quand je regarde en arrière, la première émotion que j’éprouve est la honte.

Une conversation, l’autre jour, avec deux amies qui m’ont connu au secondaire. Une a son propre enfant maintenant, et on parlait d’école dans sa cuisine. Elle m’a reproché quand j’ai laissé échapper une remarque sur le fait que j’étais bien loin de bollée. «Oh, toi tu te plaignais tellement avant les examens, mais t’avais toujours 80-90% après.»

Comment la vérité peut-être subjective avec le fil du temps! Même si nous étions dans la même école en secondaire 3 jusqu'à 5, on a seulement partagé quelques cours pour la première fois en secondaire 5, ceux de math, chimies et sciences physiques. Secondaire 5: l’année où je me suis acharnée comme une folle à me rattraper une dizaine année de retard, pour avoir les notes minimes pour rentrer en sciences naturelles au CÉGEP. Je rêvais, après ma carrière scolaire minable, de devenir scientifique, de faire de la recherche en physique. Je voulais tout faire: construire des avions et des robots, étudier les astres, devenir inventeur, dessiner le monde avec les mathématiques… (En d’autres mots, je pelletais beaucoup de nuages!) En cours de physique, j’énervais tout le monde parce que je distrayais le prof avec mes questions sur les trous noirs ou la dilatation du temps (deux trucs qui n’avaient absolument rien à voir avec nos cours). Un jour, je me souviens très bien de mon amie M qui m’a demandé, à haute voix en plein milieu de notre cours, de me taire et d’arrêter de poser des questions inutiles puisque M. J’ai Oublié Ton Nom (Désolée) n’avait pas encore expliqué un problème qui allait certainement être sur notre examen de fin d’année.

Encore, j'évite de parler concrètement du cancre que j’étais/je suis! Si je préfère me vanter un peu de ma précocité et mon amour pour les sciences physiques en secondaire 5, c'est parce que c'était une des premières années de ma vie où j’ai pu me distinguer un peu dans mes cours. Avant ça, j’étais toujours l’élève avec une variante de cette remarque dans mon bulletin: «Quand elle veut, elle peut, mais elle ne veut pas.»

Comme Pennac l'a noté, on revient toujours au: «il le fait exprès.» La vérité est que j’ai passé la moitié (et même plus) de mon secondaire en sursis pédagogique. Chagrin écolier, je l’ai si bien connu que même aujourd’hui à l’âge de 28 ans ça a laissé des traces assez profondes que je me trouve dans un café en train d’écrire sur le cancre que j’étais au lieu de, je ne sais pas, que ma série d’orgies préférée à Montréal revit! (En passant, je vous promets, chers lecteurs, lectrices, et lecteur(-trice)s nonbinaires, je reviendrais sur ce sujet dans mon blogue un jour.)

D’ailleurs, c’est un peu pourquoi ça a si mal tourné pendant et juste après mes années en génie à McGill. Quelques échouements stratégiques («Tu le fais exprès!») et me revoilà on academic probationTu le fais exprès!») dans un programme qui élimine typiquement la moitié de ses étudiants après 1 ou 2 ans («Tu le fais exprès!»). Routine assez banale, au fait, mais catastrophiquement banale pour moi, catapultée de nouveau dans la peau familière et étouffante du cancre.

Échouer. Tu le fais exprès. Procrastination. Tu le fais exprès.

L’idée que mes échouements et que la procrastination étaient le résultat d’un bogue de cerveau causé par l’anxiété ou la dépression m’est venue, en effet, très tard. J’avais toujours repoussé cette possibilité en me réfugiant dans l’idée que seul moi étais coupable pour les gros dégâts qu’entraînaient mes moments moins forts. C’est insensé quand j’y pense, mais j’ai réellement préféré rester victime du refrain «exprès.» Si je le faisais exprès, alors je méritais naturellement ma haine de soi ou mes excès autodestructeurs. Le danger connu, c’était ce mépris jumelé avec le soulagement de ne jamais rien tenter. Affronter mes démons intérieurs, mes blessures et, surtout, ma honte? Pendant longtemps, mon orgueil ne laissait rien faire. Une raideur nerveuse a figé mon coeur et mon esprit, danger mortel pour ceilleux qui veulent écrire.

Voilà: écrire, la raison que je traîne autour du cancre que j’étais et pourquoi ce livre semble tombé du ciel. Je travaille sur plusieurs différents projets de livre personnels en ce moment. Un en particulier est partiellement inspiré par mes souvenirs écoliers. Et on ne peut, je crois, être à la hauteur de ses propres histoires sans de temps en temps faire un remue-ménage intérieur et regarder en face le cancre qu’on était...

Nos «mauvais élèves» (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l'école. C'est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancoeur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulés sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leurs corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. (Chagrin d'école, p. 68)