Je suis d’une humeur existentialiste ces jours-ci. Ça m’arrive souvent près de mon anniversaire en octobre, lorsque je contemple encore un autre tour autour du soleil. Le temps s’écoule comme un fleuve mais il vire aussi comme un astre autour d’un autre. Le temps est ovale. Il toupille, il revient, il vacille.

Je suis assisE à une table avec quelques ami∙e∙s aussi perdu∙e∙s que moi à Anticafé, en train de boire une tisane à l’anis et la réglisse. Je pense à Sartre, je pense à The Good Place, je pense du fait qu’une autre interruption de service au métro m’a coûté 110$ de frais pour un rendez-vous manqué la semaine dernière. Je pense à la musique atroce qui joue dans les haut-parleurs de ce (anti)café.

Je pense, surtout, à mes choix aujourd’hui. Les bons mais surtout, comme toute personne anxieuse, les très mauvais.

C’est pourquoi je pense que je suis tombéE de bonne heure sur le dernier livre de la poétesse Kai Cheng Thom, « I hope we choose love ».

Le livre est une collection d’essais, des lettres d’amour de la fin du monde d’une femme trans, parsemé ici et là de poèmes. Les essais touchent de nombreux sujets, incluant : #MeToo, le caractère parfois quasi-réactionnaire de la gauche queer (entre d’autres problèmes), le caractère jetable des femmes trans Noires, autochtones et racisées et les travailleuses du sexe, l’abus sexuel dans les communautés queer et trans. Le livre parle d’amour, de solidarité, d’entraide; de survie et de suicide.

Durant ma lecture, deux choses m’ont immédiatement touché car ça fait un an (euuh… même bien plus) que je suis dévoré∙e par ces thématiques : 1) que la révolution (pour reprendre le cliché) ne sera jamais possible si nous continuons de poursuivre une justice, des communautés, ou un soi construit sur le châtiment, et 2) le livre parle en profondeur du choix du suicide, et comment la société queer et hétéro veut faire en sorte que le suicide soit facilement médicalisé, maîtrisé, et contrôlé.

(Note de Gersande du futur (mais aussi du passé) : j’allais écrire surtout sur le premier sujet, mais ça a un peu dérapé. Ce qui suit s’agit de méditations personnelles sur mes expériences à « raisonner » le suicide.)

Sartre écrivait autrefois que le seul réel problème philosophique était la question du suicide. La question de l’existence même. Est-ce qu’elle en vaut la peine? En 2014, j’ai survécu ma tentative de suicide la plus grave, et celle qui a failli m’avoir. Quelques jours après, j’ai fait un choix, plus ou moins consciemment, de rester en vie. De me soumettre au système médical. Soumettre dans plusieurs sens. De lutter aussi, d’un autre. Récemment, j’ai décidé de re-regarder The Good Place, et une petite phrase énoncée par Chidi pendant la deuxième saison m’a frappé :

No. No. Not all good. You keep saying that we need you, or we'll end up getting tortured forever. But then when we do help you out, we still end up getting tortured. I'd rather just be tortured than choose it.

Et pourtant, je continue de faire l’opposé, moi. La vie est souffrance, même la mienne où je tire profit d’incroyables privilèges sur cette terre — la couleur de ma peau, mes parents font de l’argent, n’ont pas besoin de mon aide et ne me détestent pas, une éducation universitaire, une relation stable avec un homme blanc et cisgenre, pour en nommer seulement quelques-uns !

Mais, malgré tout ça, j’ai toujours été suicidaire. Qu’on le qualifie de « déséquilibre chimique » (lui-même une expression complètement divorcée de la réalité chimique des maladies psychiques) ou de traumatisme de croissance, le résultat est le même.

Depuis que j’ai 6-7 ans, je suis convaincu∙e que le monde aurait été meilleur sans mon existence. Personne, incluant moi, n’a jamais réussi à me convaincre du contraire. Aujourd’hui, au lieu d’en finir avec ce combat sisyphéen, je continue de choisir de lutter contre cette conviction.

Pourquoi?

Dans un des films américains le moins compris et pourtant un des meilleurs (dans mon opinion de nerd de la science-fiction), The Matrix, l’histoire gravite autour le problème du choix, ce composant nécessaire du libre arbitre. L’oracle dans le film dit fameusement que l’« On ne voit pas plus loin que les choix qu'on ne peut pas comprendre ». Depuis 2014, je continue de choisir la vie et non de me suicider, et pourtant je ne comprends pas complètement ce choix. Le choix, derrière moi et omniprésent, me tracasse. Chaque octobre, confronté par un autre virage autour du soleil, je me demande toujours… pourquoi.

  • Écrire? Peut-être autrefois je pensais que j’étais ici sur terre pour raconter des histoires. J’en sais plus. Ma perspective me paraît toujours immature et idiote, mon écriture encore pire.
  • Pour aimer mon conjoint et construire une vie avec lui? J’aimerais tellement vous dire qu’il est assez et que depuis que je suis avec lui je ne pense plus au suicide.
  • Voir le monde? Devenir riche? Être artiste? Avoir un chien? Aimer les gens? Mouais okay.
  • Lutter le colonialisme, le capitalisme? J’ai déjà essayé d’affronter de grandes institutions comme des universités ou des compagnies, de lutter contre des profs ou patrons rapaces et des systèmes destructifs et froids. Les conséquences étaient aussi brutales que rapides, et ont partiellement contribué à la destruction de « ma carrière professionnelle» avant même qu’elle ne commence pour de vrai.
  • Simple curiosité morbide ?…

Ou.

Peut-être, comme Kai Cheng, je rejette le nihilisme et je garde espoir que la guérison est possible. La guérison du soi, de la terre, de nous tous. Pour moi, de plus en plus, je ne pense plus à la révolution mais je rêve à la guérison.

Et pour revenir à l’oeuvre de Kai Cheng Thom qui continue de remuer toutes sortes de pensées enfouies, elle verbalise avec une clarté transcendante un sentiment qui m’a toujours semblé hors de portée dans l’essai titré « Genie, You’re Free » (p. 37) :

It is so much easier, so much less troubling to remove the element of rational choice—to say, as I once learned in a suicide prevention workshop, that no one “ever really chooses to die.” In this way, we can avoid asking the terrifying question of why someone we love might choose to leave us.

Je me demande combien d’autres personnes comme moi que je connais, qui sont suicidaires ou qui sont marqués par des pensées suicidaires continuelles, sentent également un effroi extrême et profond chaque fois que quelque chose de mal se passe et qu’un∙e ami∙e passe à travers un moment très dur. Quand un ami te révèle qu’il pense se tuer. Quand il y a une rupture particulièrement effroyable. Quand un membre de ta famille menace de se tuer de nouveau pendant un moment de crise...

Je suis une personne suicidaire et je demeure terrifié∙e par les autres qui passent à travers cette même épreuve. La violence du monde a eu son effet : je deviens docile, je me tais. Je suis ou je deviens ou j’ai toujours été autant incapable de m’aider moi-même que de porter secours. J’ai tellement peur de devenir une cible, car je l’ai déjà été et je sais que je ne suis pas si fort∙e que ça. J’ai tellement peur de faire du mal par accident. Je suis hanté∙e par mon choix de demeurer en vie en restant incapable d’aider les autres. Cette culpabilité se transforme en honte.

Sur la page 93, Kai Cheng écrit: « iii. mercy / forgiveness is / the most powerful weapon / (and the most difficult to wield) / in the hands of a witch / it destroys the enemy / while healing yourself ».

En septembre 2018, j’ai assisté les obsèques du mari d’une amie qui s’est suicidé, et sur le bord d’une rivière où je me suis réfugié∙e pendant quelques instants durant la cérémonie, j’ai écrit sur mon compte Instagram: « Forgive yourself. Not even the gods are so powerful. Forgive yourself. » ( « Pardonne-toi. Même les dieux n’ont pas ce pouvoir. Pardonne-toi. »)

Dans les moments de doutes, sans même connaître la réponse, peut-être je commence à comprendre ce qu’il faut faire, même si je ne comprends pas pourquoi.

L’exercice demeura le même demain, après-demain, jusqu’au jour de mon anniversaire et encore ensuite: j’existe. Et peut-être, en choisissant la vie, c’est choisir le pardon? C’est drôle.

Ça me semble étrangement chrétien, comme pensée.

Mais c’est vrai que j’espère, sans pouvoir dire à 100% pourquoi, pouvoir choisir la vie ce soir, demain, et encore longtemps après.

Si tu as lu jusqu’ici, merci énormément.