Ordinateur, démarre le journal personnel. (Je me mets à fond dans ma petite fantaisie Star Trek; notre appartement est un vaisseau spatial.)

Ça fait quelques jours que j’essaie de mettre à jour le blogue. Pour garder le monde au courant de ma récupération après ma chirurgie (addendum: à venir dans le prochain billet de blogue je crois), ou plus simplement pour chroniquer mes pensées pendant ces temps tout à fait extraordinaires. Je commençais à me sentir assez bien pour utiliser l’ordinateur de manière «sérieuse» mercredi, et j’ai essayé d’écrire quelque chose. Et encore hier. À chaque fois: éclat de sanglot, stresse au maximum, une panique qui m’a complètement figé. Tant pis, je me suis dit, je peux encore écrire des messages sur Twitter ou même Instagram, je peux garder au courant mes ami∙e∙s par texto, pas grave.

Par contre aujourd’hui on est vendredi, et depuis près de six mois je m’efforce d’écrire (même si c’est juste trois bouts de phrases) les vendredis, mes journées sacrées d’écriture et de thé. Malgré le fait que j’ai passé la grande partie de la journée au lit à bercer ma douleur et un méchant mal de tête, après que Leif a arrêté de travailler et a libéré mon bureau pour la fin de semaine, j’ai tranquillement (j’ai encore les bras mous et faibles) commencé à remettre l’ordre sur mon bureau à ma façon, comme je le fais à la fin de chaque vendredi. Je range les trucs et papiers de travail, et je sors mes dernières lectures pour le plaisir et mes cahiers d’écriture. Je repositionne (encore très doucement, mes bras ont du mal encore à soulever les trucs) l’écran pour pouvoir mieux regarder par la fenêtre — même en pleine nuit comme à l’instant que je frappe ces touches, c’est toujours confortant. Et je prends soin des cinq plantes sur mon bureau, mes petits compagnons verts : ma sauge de jardin, mes succulents, et une espèce de plante vraiment cool avec des feuilles parfaitement rondes mais dont je ne connais pas le nom. L’état de mon bureau reflète mon intérieur, et ce petit ménage soulage au moins un peu mon anxiété.

Une bonne chose en ce moment: je n’ai aucun symptôme du coronavirus. Pour l’instant, chez nous tout va bien en isolation, et on essaie le plus possible de rester isolé. Le chat profite en gros de l’attention de son humain préféré (mon partner, pas moi, je vous l'assure !) Je joue une quantité carrément absurde de Stardew Valley car très peu d’autre m’est accessible pendant que je récupère mes forces et ma mobilité. Avec la crise et certaines annulations de gros projets, je suis aussi, lentement, en train de réévaluer tous mes projets créatifs et en ligne pour le mois d'avril et de mai.

Bon, je ne peux pas m’empêcher de parler de ce qui se passe. Mais je ne sais pas quoi dire. Je veux éviter d’exprimer des platitudes. Je veux parler d’écofascisme, je veux parler de la solidarité, je veux parler de criminalisation, je veux parler de l’invalidisme INCROYABLE qui sort des bouches des journalistes et des politiciens et des gens sur mon Facebook, et ils sont pas tous dans l’extrême droite. (Je veux parler du fait que pendant trop longtemps, plein de gens nous disait que c’était excessif d’essayer de s’isoler. J’avais des ami∙e∙s qui trouvaient ça un peu ridicule que j’ai arrêté de prendre le métro après le 10 mars. Je suivais les stories Instagram de mes ami∙e∙s, ma famille en France, je savais ce qui se profilait déjà à l’horizon. Et j’alternais moi-même entre la peur mais aussi une confiance que j’exagérais probablement moi-même l’état de la situation, que c’était juste mon anxiété qui allait trop loin comme d’habitude, que le danger n’était pas vraiment encore ici.) Je veux parler de combien je suis tannæ d'entendre le refrain qui m’assassine l’esprit: « C'est pas un danger pour les jeunes, seuls les vieux sont en vrai danger. » Saint fucking ciboire. Comme si c’était acceptable de compromettre nos ainé∙e∙s. Comme si on ne savait pas non plus que les jeunes personnes ont elles aussi des problèmes de santé. (Franchement, comme si l’idée même d’une personne en bonne santé dans cette société ne me semble pas complètement bizarre et alien.) Ça fait des années que je parle de mes bobos et mes problèmes chroniques de santé, mais il me semble que je ne suis pas encore à court de devoir en parler.

Mais… pas ce soir. Ça m'aplatit, penser à tout ça, et d'essayer d'en parler — et non d'en hurler — de manière cohérente.  

Je pense également à mes proches en période de crise. J’ai des connaissances et des amies qui vivent à travers des événements épouvantables, en plus certaines attendent encore leurs résultats des tests, en plus d’avoir perdu leur emploi, en plus de vivre seules ou en situation réellement dangereuse de violence conjugale. Une bonne demi-douzaine de mes ami∙e∙s à date ont perdu leur job, et le nombre ne cesse d'augmenter à chaque jour.

Quel désastre.

En plus d’être en état d’alerte continue, je me sens incroyablement insuffisantx. Je ne suis pas supposæ faire grand chose pendant cette période de récupération, mais ces longues périodes au ralenti où je suis incapable de faire quoi que ce soit, même ranger ma propre cuisine, sont démoralisantes.

Il est passé une heure du matin déjà.

J'ai déjà décidé que ça va être trop éprouvant de traduire (revivre) tout ça en anglais. Merci d'avoir lu jusqu'ici, je vais m'arrêter là :

Tenez bon, lâchez pas, et courage. Je vous souhaite énormément de force et de patience et de douceur.

(Et, pour en finir de la même façon qu'on a commencé :)

Ordinateur, fin du journal personnel.