Recevoir de bons commentaires sur ton texte — que ça soit une demande pour une subvention, un article, ou même la première ébauche d’une nouvelle — peut parfois être super angoissant! L’émotion est comparable à celle que l’on ressent quand on demande un∙e ami∙e (ou pire, une connaissance que l’on respecte) de juger honnêtement une photo de son corps nu. Bon, j’avoue que je n’ai jamais actuellement fait ça, mais j’imagine que ça produit un trac similaire!

Mais donner une critique efficace, cohérente, et surtout praticable sur l’écriture d’autrui est une tout autre affaire. Critiquer est un atout absolument essentiel pour les écrivain∙e∙s et les rédacteurices, ainsi que pour toute autre personne pour qui l’écriture est essentielle à leur vie ou travail.

Pour comprendre à quoi ressemble une rétroaction efficace, j’ai pensé qu’un exercice intéressant serait d’inverser la démarche habituelle. J’ai donc demandé à trois ami∙e∙s, chacun∙e ayant énormément de talent artistique et littéraire, à partager les sortes commentaires critiques qu'iels ont trouvés les plus utiles. À partir de leurs perspectives, j’ai alors formulé quelques questions pour la révision, généralisables à toute sorte de genres, styles, et types d’écriture, qui pourront déclencher le genre de rétroaction que chacun∙e a trouvé particulièrement utile.

Intention versus impact

Squinky est un créateur de jeu primé, ainsi qu'écrivain et artiste des nouveaux médias. Iel offre des consultations sur l'inclusion aux équipes et organismes et maintient un Patreon artistique très intéressant. Quand je lui ai demandé les sortes de commentaires qu'iel trouve les plus utiles dans leurs poursuites artistiques, voici sa réponse:

Quand je cherche de la rétroaction, je ne cherche pas nécessairement à savoir si la personne aime ou non ce que j'ai écrit, parce que cette opinion est très personnelle et subjective. Je cherche principalement à comprendre si j'ai réussi à communiquer clairement mes idées et, d'un autre côté, si j'ai communiqué quelque chose que je ne voulais pas nécessairement transmettre.

À cet égard, les meilleurs commentaires que j'ai reçus consistaient non seulement de l'opinion de la personne sur la qualité de mon texte, mais aussi si elle a bien compris mes intentions, surtout en ce qui concerne le contexte et le public visé. Si la personne fait partie de ce public et que le texte a résonné avec elle, c'est encore mieux.

Quelques questions clés pour susciter des commentaires utiles:

  • Quels sont les idées clés, arguments, et thèmes qui sautent aux yeux?
  • Quelles sont les intentions de l'auteur∙e?
  • Est-ce que la qualité de l'écriture elle-même (ainsi que son style et le niveau de la langue) soutient ces intentions?
  • Comment l'écriture s'inscrit-elle dans le contexte actuel? Est-ce qu'elle ajoute quelque chose ou commence une nouvelle conversation?
  • Qui est le public visé par le texte, et, si pertinent, est-ce qu'il résonnera avec un public plus large?

Critiquer les textes qui te dépassent

Oliver est un poète, chroniqueur primé, et un enseignant d'anglais dévoué qui partage avec nous ses pensées sur la motivation, la rétroaction, et l’écriture. Il offre des conseils sur la critique des genres qui nous dépassent ainsi que sur l'importance de tisser des liens de confiance avec une communauté écrivaine:

Les commentaires que j'aime beaucoup recevoir sont vraiment juste de l'encouragement. Créer une communauté d'écriture autour de moi me donne de l'énergie pour persévérer, puisqu'on se pousse les uns les autres à ne pas lâcher.

De temps en temps, une personne dans mon club d'écriture doit critiquer un genre d'écriture qu’elle n’aime pas trop. Je trouve qu'il est nécessaire de maintenir un esprit ouvert: un manque de familiarité avec ce genre pourrait produire une critique vraiment plus intéressante pour l'auteur∙e. Peut-être qu’elle ne lit pas de poésie ou qu’elle n'aime pas trop les livres romantiques. Tes collègues peuvent te montrer les possibilités inédites d'un genre. Qui sait? On peut ainsi découvrir à aimer un nouveau genre!

La meilleure sorte de rétroaction que j'ai reçue m'encourage à continuer d'écrire. Un conseil peut éclairer une nouvelle piste: par exemple, une ligne pourrait devenir plus allitérative, ou un commentaire peut me guider par où pousser la caractérisation d'un personnage. Mon moment préféré est quand une réviseuse encercle un mot ou une phrase et inscrit dans la marge: «Tell me more!»

Quelques questions clés pour susciter des commentaires utiles:

  • Est-ce que le texte suit des conventions précises de style ou genre?
  • Est-ce que le texte utilise ou bouleverse ces conventions de manière efficace?
  • Quelles sont les sections du texte qui pourraient possiblement être améliorées par une élaboration plus poussée, ou par des précisions ou exemples?
  • Est-ce qu'il y a des sections du texte qui répètent largement ce qui a déjà été dit? Qu'est-ce que l'auteur∙e essaie de souligner par cette répétition? Comment pourrait-on simplifier, au besoin?
  • Pour chaque décision de l'auteur∙e avec laquelle tu n’es pas d'accord, surtout en ce qui concerne tes préférences, es-tu au moins capable de déchiffrer le raisonnement derrière cette décision?

L'équilibre parfois fragile entre critique et compassion

Jess est un∙e écrivain∙e, designer de jeu, et maker qui, comme Oliver et moi, sort de la tradition des ateliers universitaires de création littéraire. Un de leurs derniers jeux est Strangers on the 'Net, un jeu de rôle en ligne développé avec le collectif artistique Soft Chaos (auquel Squinky appartient également!). Jess a partagé avec nous les perles suivantes:

Apprendre à donner de la rétroaction chaleureuse, généreuse, et réfléchie est une compétence qui demande de la pratique, tout comme apprendre à bien recevoir et digérer ces critiques constructives. Je sors de la tradition des ateliers de création littéraire et, au cours des années, j'ai pu regarder un très grand nombre de brouillons griffonnés de rétroaction critique.

Les meilleurs conseils que je reçois essayent de prendre en compte mes propres objectifs avec le texte, plutôt que des commentaires reflétant seulement les préférences de la personne qui me fournit la critique ou des changements qu’elle ferait à ma place.

Une bonne critique permet d’encourager l’auteur∙e plutôt que de le/la rabaisser. C’est parfois utile de reformuler la critique pour mettre de l’avant les suggestions concrètes et réalisables au lieu de simplement écrire « J’ai aimé ceci » ou « Je n’ai pas aimé cela ». J’apprécie aussi une critique modérée: je me méfie toujours des commentaires qui déclarent tout adorer et qui ne diagnostiquent aucun problème dans un brouillon. En même temps, je réalise que c’est très décourageant de recevoir une critique composée seulement des problèmes à résoudre.

Une autre approche qui m’a été utile par le passé est quand on m’explique ce qu’on a trouvé de plus intéressant dans le texte et ce qu’on aimerait voir poussé plus loin. Comment est-ce que le texte fait rêver? Quelles associations pourrait-on faire? Ce sont des perspectives que j’adore recevoir!

Quelques questions clés pour susciter des commentaires utiles:

  • Prépare une courte liste des parties du texte qui ont le plus résonné. Pour chacune, comment est-ce qu’elles aident à atteindre les objectifs principaux du texte?
  • Prépare une courte liste similaire des parties les moins solides du texte (à garder en tête que tout ceci est subjectif). Comment pourrait-on les renforcer?
  • (En copiant directement de Jess parce que c’est parfait!) Comment est-ce que le texte fait rêver? Quelles associations ou références sont soulevées par le texte?

Je veux également partager un petit conseil supplémentaire. Il existe un ingrédient absolument primordial pour donner et recevoir des critiques: le sommeil!

Dans chaque situation où tu dois assister autrui dans la rédaction de quoi que ce soit, donne-toi un maximum de temps pour te reposer convenablement. C’est souvent très difficile de se donner suffisamment de temps pour son travail dans ce climat de rush, crunch, grouille! Mais je jure que ça peut faire toute  différence. Après avoir lu et noté tes premières impressions sur un texte, mets-le texte de côté et oublie-le! Sors prendre une marche, écoute une bonne chanson, change-toi les idées et, si possible, dors avant de retourner au texte la tête reposée. On entend souvent que le repos est essentiel non seulement à l’écriture, mais il l'est aussi à la critique!

Avant de conclure, je veux chaleureusement remercier Squinky, Oliver, et Jess d’avoir gentiment accepté de partager leurs perspectives avec nous, ainsi qu'un chaleureux merci à Patricia Mereniuk et à Stéphanie Laflamme pour leur assistance dans la chasse aux coquilles.


N.B.: Ceci est une copie légèrement corrigée de mon infolettre Irréductible Langagièr du 9 décembre, 2020, que je partage de nouveau pour l’archiver sur mon blogue. J’ai beaucoup aimé collaborer sur ce texte avec Jess, Squinky, et Oliver, et je voulais m’assurer qu’une copie existait de façon plus accessible.

Je mets à jour mon infolettre Irréductible Langagière sporadiquement pour partager mes perspectives sur la langue et les lettres, la rédaction féministe et nonbinaire, et mes pensées sur le travail autonome en traduction et rédaction. Si ça peut t’intéresser, consultez irreductiblelangagier.com ou remplissez le formulaire ci-bas: